Nos alumni : Julien, diplômé 2016, designer et créateur de sa propre agence
Designer formé à CREAD Lyon, Julien Lagueste s’est imposé avec un univers singulier mêlant mobilier sculptural et recherche esthétique. Dans cette interview, il revient sur son parcours, la création de son studio, et son intégration au Mobilier National. Un échange inspirant pour comprendre les coulisses d’une réussite dans le design contemporain.
Julien, vous avez été diplômé de l'école d'architecture intérieure CREAD Lyon en 2016. Avec le recul, quels fondamentaux enseignés à l’école continuent aujourd’hui de structurer votre travail et votre manière d’aborder un projet ?
Ma première année à l'École d'Architecture de Paris Val-de-Seine puis quatre ans à CREAD Lyon m'ont permis d'aborder un maximum de domaines pour ensuite choisir mon orientation. Ma vision aurait été plus limitée si j'avais étudié uniquement le design de mobilier ou l'ébénisterie dans une formation spécialisée.
L'étude des matériaux m'a permis de découvrir brièvement la résine et le bois, les lignes architecturales et l'étude de mobilier m'ont inspiré dans la création des formes de mes tables. J'utilise régulièrement Autocad et Photoshop. Mais j'ai surtout développé durant 5 ans mon univers et observé ce que je voulais et ne voulais pas pour pouvoir trouver une suite professionnelle qui me corresponde.
Les notions de bâtiment et d'urbanisme m'ont aussi donné confiance pour acheter un terrain et faire construire une maison moi-même en gérant tout le chantier.
À quel moment avez-vous compris que vous vouliez développer votre propre pratique, entre design d’objet, sculpture fonctionnelle et mobilier d’exception ?
J'ai compris au début de mes études que je ne voulais pas devenir Architecte ou Architecte d'Intérieur. Je voulais passer l'essentiel de mon temps à imaginer et fabriquer mes propres créations, la créativité et le travail manuel étant importants pour moi.
En terminant mes études avec un stage dans une entreprise de fabrication de mobilier où j'ai appris les bases du travail du bois, j'ai découvert la découpe numérique et fabriqué mes 3 premières tables.
Après l'obtention de mon diplôme de l'école d'architecture intérieure CREAD, j'ai appris en autodidacte le travail de la résine, puis fabriqué les 7 premières tables basses de ma collection.
Vos collections — dont Les Glénan présentée dans votre catalogue, mêlant contreplaqué de bouleau, résine colorée et formes organiques — témoignent d’un langage très affirmé. Comment ce vocabulaire formel a-t-il émergé ?
Durant le premier semestre de ma dernière année à CREAD à Valence en Espagne dans le programme ERASMUS, j'ai choisi un cours de design de mobilier pendant lequel j'ai dessiné et fabriqué des maquettes de mes premières tables basses. Je les ai ensuite intégrées dans le projet de mon mémoire de fin d'études.
Pour évoquer les premières années de ma vie en vacances dans des îles, j'ai nommé ma collection "Souvenir des îles".
J'ai choisi d'investir du temps et de l'argent à créer et exposer cette collection car je croyais dans son potentiel, un concept simple et percutant facilement déclinable. Mais surtout parce j'étais capable de tout réaliser moi-même, ce qui me permet d'avoir des coûts de fabrication relativement faibles et un temps de travail élevé. Et ainsi être rentable en produisant des petites quantités.
Vous avez intégré une de vos pièces au Mobilier national. Pouvez-vous nous expliquer ce que représente cette institution, et ce que signifie concrètement pour un designer d’y voir entrer son travail ?
Le Mobilier national est une institution prestigieuse, c'est pour moi une belle reconnaissance d'avoir ma table basse "L'île de beauté" dans leur collection permanente.
le saviez-vous ?
Le Mobilier National est une institution publique française chargée depuis le XVIIe siècle de concevoir, conserver et restaurer le mobilier destiné aux bâtiments de l’État (palais officiels, ministères, ambassades…). Il soutient également la création contemporaine en intégrant des pièces de designers et d’artistes au patrimoine national.
Comment s’est déroulé le processus de sélection et d’intégration au Mobilier National ? Qu’est-ce que cela change dans la perception de votre travail par les institutions, les galeries ou les collectionneurs ?
J'ai postulé à leur campagne d'acquisition de mobilier contemporain en envoyant un dossier de candidature et ma table basse a été sélectionnée d'après des photos.
J'avais rencontré le directeur du Mobilier national quelques semaines avant au salon Révélations, il avait trouvé mon travail intéressant. Cela a peut-être conforté le choix du jury d'environ 10 personnes, la plupart des pièces sélectionnées étant faites par des designers connus ou représentés par des galeries.
Cette acquisition apporte probablement de la crédibilité à mon travail notamment du milieu parisien, mais je considère le Mobilier national comme un client prestigieux m'ayant passé une commande. Toutes les commandes que j'ai obtenues par la suite auraient eu lieu sans cela, la majorité venant de décorateurs étrangers.
Vous avez eu l’occasion d’exposer 2 fois au salon Révélations au Grand Palais. Qu’est-ce que cet événement représente pour vous et comment préparez-vous une telle vitrine internationale du design et des métiers d’art ?
J'ai postulé à Maison et Objet et Révélations au Grand Palais en 2019 avant d'avoir terminé ma première collection et en ayant réalisé aucune vente.
J'ai été accepté directement d'après photos ; mon seul obstacle a été de devoir prendre des photos dans le garage de mes grands parents car il fallait fabriquer soi même dans son atelier, et les photos de ma chambre où je fabriquais avaient été refusées.
Je n'ai jamais été voir une galerie, un décorateur ou autre pour vendre mon travail. Mon objectif était de montrer mes créations directement au meilleur endroit possible pour qu'un grand nombre de clients potentiels viennent vers moi.
Plusieurs galeries m'ont fait des propositions et j'ai fait le meilleur choix en collaborant avec The Invisible Collection, une galerie pas connue à l'époque qui fait désormais partie des meilleurs galeries du monde dans le design de collection avec des showrooms à Londres, Paris, New-York et Los Angeles et une visibilité internationale.
Que se passe-t-il « derrière » une pièce de collection : de la recherche, aux maquettes, aux prototypes, aux échanges avec les artisans, jusqu’au contrôle de la pièce finale ?
J'imagine et dessine beaucoup de meubles, et quand j'arrive à un résultat particulièrement intéressant, je l'approfondis puis le fabrique. Passer beaucoup de temps à réfléchir et dessiner me permet d'arriver rapidement au bon résultat et limiter les pertes en devant refaire plusieurs fois des prototypes.
Je sous-traite uniquement la découpe du bois, en envoyant des fichiers aboutis et en récupérant les pièces brutes d'usinage. Cela me permet de gagner du temps et d'éviter le bruit, la poussière et différents problèmes possibles avec une machine imposante et onéreuse.
Puis je fabrique tout moi-même : je ponce, cloue, colle et vernis les anneaux en bois, coule la résine en 5 couches en 5 jours avec différentes techniques artistiques que j'ai inventées. Je façonne aussi les mousses et assemble les tissus comme j'ai appris avec un tapissier.
Vous avez lancé votre studio très tôt après l’école. Quelles ont été les premières réalités — parfois rudes — que vous avez rencontrées : gestion, production, relation client, financement, communication ?
J'ai gagné beaucoup d'argent pendant mes études, ce qui m'a permis de créer et exposer sans pression financière, pour le plaisir. J'ai eu la chance d'avoir du succès dès le départ, mon activité était rentable dès la première année.
La galerie The Invisible Collection m'a commandé plus de 100 tables basses en 3 ans, 95% du temps pour des décorateurs souvent spécialisés dans le luxe. C'est à Miami que j'ai eu le plus de commandes, j'ai vendu des tables à l'acteur Denzel Washington, pour plusieurs yachts, et beaucoup de maisons face à la mer dans des îles et destinations de rêve dans le monde entier.
Malheureusement la plupart des projets exceptionnels sont confidentiels et on peut rarement obtenir des photos. Je communique peu sur mon travail, la galerie m'apportant les commandes dont j'ai besoin, je me concentre sur la création et la fabrication.
Aujourd’hui, quel est votre quotidien de créateur-dirigeant ? Comment passez- vous d’une journée à l’atelier à une autre consacrée à la prospection, aux collaborations ou aux salons internationaux ?
J'ai acheté une maison que j'utilise comme atelier où je travaille environ 20 heures par semaine. Je passe aussi du temps chez moi à imaginer, dessiner, répondre aux commandes et demandes de sur-mesure. Je n'ai pas d'objectif de nouveautés et expositions par année, je m'offre la liberté de créer lorsque de bonnes idées me viennent en laissant le temps qu'il faut.
Votre travail rencontre un succès notable. Selon vous, quelles sont les qualités essentielles — humaines, techniques ou artistiques — qui ont rendu cette progression possible depuis votre sortie de CREAD ?
Le succès de ces tables basses vient d'un ensemble de bons choix : une bonne idée de design, un bon choix de matériaux, de technique de fabrication, d'exposition, de galerie, de prix, de photographe, de choix de photos.
Je pense aussi que le secteur du luxe correspond bien à ma démarche artistique sincère et non intéressée : j'ai imaginé ces tables pour raconter une histoire et je les ai fabriquées avec un niveau d'exigence élevé sans penser à les vendre un jour.
Quel conseil donneriez-vous à un jeune designer ou futur diplômé qui rêve de créer une pratique singulière, d’exposer, de collaborer avec des institutions, mais qui ne sait pas par où commencer ?
Je conseillerais de chercher des profils qui lui ressemblent par exemple au salon Maison et Objet ou dans des galeries, observer leurs parcours, se demander pourquoi ils ont du succès ou non.
S'inspirer des autres en apportant quelque chose de différent, car pour vendre un objet à notre époque, le client doit le choisir parmi des milliers de possibilités.
La plupart des artisans d'art ne gagnant pas leur vie uniquement de leurs créations, l'idéal est aussi de voir cette activité comme une passion complémentaire à un revenu, qui peut devenir de plus en plus importante si le succès arrive.
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